Interview dans Nova Mag
(par Agnès Giard, 2003)



1/ Peux-tu te présenter ?

L'IndispensablE Tristan-Edern VAQUETTE, Docteur ès Sciences, Vicomte de Gribeauval, Prince du Bon Goût (dit aussi Mister Trash, le pape du hardly-listening, le punk rouge, ou Monsieur Hard-core), musicien, auteur, performer : bouffon de mon état, noble état qui consiste à dire la vérité au prince qui, jadis, vous garantissait l’impunité pour vos impertinences et souvent même aussi pour vos pertinences, mais les temps changent pour le malheur des hommes et le bonheur des juges, les rois sont défunts, pleurons-les, à bas la République !


2/ Peut-on faire un best-seller avec de la critique radicale ?

Tout dépend de ce qu’on entend par "radical". La vraie contestation radicale ici et aujourd’hui, c’est d’être islamiste inculte, ascète, fanatique, ultra violent et de poser des bombes dans le métro. Là, on récuse réellement tous les fondamentaux de notre société : sécularisation, humanisme, argent, raison, culture et lâcheté. Produire un livre, un spectacle, un disque ou un tableau, aussi "hard-core" et sincèrement contestataires puissent-t-ils être, est un acte plus social qu’antisocial, je veux dire, un acte qui reconnaît comme légitimes les moyens d’expressions que la société considère comme tolérables. Le propre de nos sociétés bourgeoises étant de magnifiquement savoir récupérer tout ce (à défaut de tous ceux) qui la conteste, oui, je pense qu’on peut faire un best-seller avec de la critique radicale. D’ailleurs, à ma connaissance Molière était joué à la Cour, Picasso était une star de son vivant, les Bérurier Noir ont vendu des centaines de milliers de disques, jusqu’à Eminem, José Bové ou les gens d’Attac qui ont un accès massif aux médias. De toute façon, le succès n’est jamais un signe de talent, ni dans un sens, ni dans un autre, il y a nombre d’immenses artistes qui ont crevé dans la misère, et des tas de mauvais prétentieux qui croupissent et croupiront dans l’anonymat – quant aux mauvais qui brillent des mille feux de la vanité, de l’insignifiance et de la gloire factice, il suffit d’allumer la télé pour contempler leur néant. Le succès, c’est simplement une affaire de maîtrise technique et de hasard des calendriers – un malentendu a dit je ne sais plus qui.
Ce qui est certain, c'est que ma devise "contre tout, contre tous et tout le temps" tombera d'elle même le jour où une foule de pisseuses en rut et de branleurs en street wear crieront à Bercy "Ouais ! trop cool ! il nous insulte ! moi aussi je suis un rebelle comme Vaquette !" En attendant, si je dois choisir entre Léon Bloy et Lorie, je n'hésite pas une seconde : je prends Lorie (très fort, sans capote, en sandwich avec son producteur).


3/ Peut-on être à la fois anti-Sollers, anti-Le Pen, anti-mondialisation, anti-guerre d’Irak et anti-conformiste ?

Difficilement. C'est exactement pour cela que je crache en premier lieu sur la "nouvelle" littérature branchouille, cocaïnée et mondaine, sur les résistants formidables de courage et seuls contre tous qui, tout de même d'accord avec 80% de la population, ont fait barrage de leurs corps au fascisme en élisant Jacques Chirac, sur les jeunes rebelles alter mondialistes qui résistent au système en écoutant du reggae rebelle produit par Sony Music ou en forwardant des pétitions contre la World Compagny sur leur PC IBM via un logiciel Microsoft et une liaison haut débit AOL Time Warner. Quant à la deuxième guerre en Irak, j'avoue, j'étais contre, mais bon, j’ai une excuse, j'étais aussi contre la première.


4/ Le titre du livre : "Je gagne toujours à la fin". Ce n’est pas présomptueux ?

Il y a bien longtemps, je suis entré dans un chiotte sur la porte duquel était marqué "Buvez Coca-Cola". J’en suis ressorti très amer. Depuis, j’ai appris à ne pas toujours prendre au premier degré ce qu’il m’était donné de lire. Plus sérieusement, nous rejoignons là ta deuxième question, deux fois. D’abord, parce que je suis persuadé que la valeur paie à terme, que ceux qui "conteste la société" pour la faire progresser sont toujours reconnus… à la fin même si on leur a craché dessus de leur vivant (Louise Michel ou Sade sont dans les dictionnaires, mais qui connaît le nom des juges qui les ont condamnés ?) Ensuite, parce que justement afficher la certitude que l’exigence, la sincérité et le courage gagnent à la fin, c’est être profondément dans "la critique radicale", c’est aller à l’opposé des idées dominantes de la société actuelle de facilité, de cynisme et de lâcheté qui fait dire sans rire au plus grand nombre que BHL est un intellectuel, et aux autres, "Ouais, z’y va Vaquette ! trop cool, balance sur BHL, et te prends pas la tête : fais tourner la weed."


5/ C’est un roman d’aventures ou un roman politique ?

Les deux mon général. Moi, je suis fan de San-Antonio ou d’Alexandre Dumas (tout autant que de Bernanos d’ailleurs). Les romans actuels des petits cons bourgeois du quartier latin qui te racontent leur pauvre vie ou t’échafaudent des grandes théories sur l’amour, la politique, la vie et les vaches, ça me saoule passablement. C’est un défaut très commun de penser que ce qui est profond est nécessairement abscons et chiant : c’est ça la vraie prétention. En ce sens, et bien que d’autres choses nous rapprochent, je suis un anti-Nabe. Lorsque j’ai écrit mon roman, j’avais pour référence "Splendeurs et misères des courtisanes" de Balzac qu’on peut lire comme un roman de gare, et puis tout de même, derrière, putain, qu’est-ce que ça "balance" ! J’espère avoir fait aussi bien. Non, je plaisante, j’espère avoir faire mieux…


6/ C’est facile de faire la révolution quand on est habillé en diable rouge et qu’on se donne en spectacles dans les bars branchés de Paris ?

La révolution, c'est de remplacer un pouvoir par un autre, ce qui n'est absolument pas mon ambition. Moi, je suis un "délégitimeur". Mon seul but est d'affaiblir les pouvoirs (et en premier lieu le pouvoir de la morale commune, c'est à dire des idées dominantes) en mettant à jour leurs mensonges, leurs ridicules et leurs contradictions. Pour les bars branchés, précisons que j'ai été tricard pendant près de dix ans dans quasiment tous les bars à musique parisiens à l'exception de quelques très rares endroits hard-core et que je joue aujourd'hui encore dans un squat. Quant au personnage de "diable rouge", c'est le contraire d’un look mode, un aspect formaté que l’on prend pour complaire à un groupe social, c’est au contraire une tentative anecdotique d’être spécifique et remarquable jusque dans l’apparence que je présente aux autres. On se créé tous un personnage en société, non ? disons que j’essaye de présenter un personnage qui soit un peu plus personnel que l’uniforme du branleur de banlieue en Nike, du cadre en cravate, de l’écrivain en loden ou du chanteur de rock en jeans à trou.


7/ Le bon goût, c’est quoi ?

Voler le roman de Vaquette à la Fnac ou à Virgin en passant entre deux vigiles blacks qui rêvent de te mettre la fièvre (pendant des heures), et aller ensuite te le faire dédicacer par l'IndispensablE en personne à la sortie de son spectacle en ayant royalement laissé à l'entrée (en libre responsabilisation) les 20 € ainsi économisés.