Interview pour un livre
sur la censure à la télévision

(par Frédéric Vignale, 2006)


 


1/ Tristan-Edern Vaquette, avez-vous déjà été victime de la censure à la télé et si oui pourquoi ?

De façon avérée, à la télé, oui, une fois. De façon avérée, dans d’autres médias, des salles de spectacles, un prix et une revue littéraire, des maisons d’édition… oui, pour le moins des dizaines de fois. De façon non avérée, à la télé comme ailleurs, c’est mon quotidien depuis plus de dix ans, mais, comme dans toute pratique discriminatoire, il est très difficile d’en apporter la preuve et on a tôt fait, pour peu que l’on s’en plaigne ou même qu’on le souligne avec dérision, de se faire traiter de paranoïaque, de mégalomane ou d’aigri (à quand le testing de la part de « SOS chanteurs engagés » à la sortie de M6, de NRJ ou de Télérama ?...)
Quant au pourquoi, c’est une histoire terriblement banale, du moins pour moi : une émission me contacte (au passage, la veille pour le lendemain, « mais tu sais comment ça se passe à la télé ? » – « Non ! ») sur l’air du « ce soir ou jamais, on va vraiment parler de l’underground en France, et, pour illustrer le thème, on veut que ce soit toi qui viennes nous chanter en direct une chanson, mais attention, attention, ici, c’est zéro censure, respect, no problemo ». Là-dessus, avec la candeur (il est vrai teinté d’un rien de lucidité ironique) qui toujours m’habite, j’appelle directement le présentateur de l’émission pour lui expliquer ce que je compte chanter (convaincu que lui, qui connaît mon travail, sera plus à même d’appréhender la « provocation » que je comptais faire et dont je ne lui ai rien caché). Il rit alors beaucoup (comme quoi mon intervention aurait été drôle), m’explique que ça ne lui pose aucun problème (pour peu qu’on mette mon intervention en perspective par une brève interview préalable qui permette au téléspectateur de l’appréhender avec la distance nécessaire) mais que ce n’est pas lui qui décide, et puis, bon, le lendemain (quelques heures avant l’émission, donc), le brave garçon qui m’avait initialement contacté me rappelle pour me signifier que, pour des raisons exclusivement techniques et organisationnelles bien sûr, ma participation est repoussée d’une semaine ou deux et qu’il va m’inviter « très très vite, promis, pour une émission trop top hard-core, zéro censure, respect, no problemo ». Vous allez rire ? Il ne m’a jamais rappelé : j’imagine qu’il a dû perdre mon numéro de téléphone…
Voilà pour les faits strictement et objectivement exactes, mais, pour dépasser l’anecdote je le répète banale, de toi à moi, ça ne m'étonne guère (c’est même une litote), ça aurait été trop beau qu'ils me laissent faire ce que je comptais et je pense qu'alors, nul n’aurait jamais entendu ça à la télé. Seulement voilà, si justement nul n'a encore jamais entendu ça à la télé, la preuve en est une fois de plus faite, c'est que ce n'est pas "possible" de dire ça, de chanter ça à la télé. Du moins aujourd’hui. Parfois, nostalgique, je repense à « La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède » qui était diffusée, à une époque pas si lointaine, sur une chaîne publique à une heure de très grande écoute et dont certains épisodes d’un goût particulièrement douteux ne trouveraient aujourd’hui probablement pas leur place même au cœur de la nuit sur une chaîne du Câble. Ça fait bizarre d’avancer dans le temps et d’avoir le sentiment de retourner en arrière, non ?


2/ Quels sont les types de censure qui vous agacent le plus dans notre bonne vieille société du spectacle ?

S’il ne fallait en choisir qu’une, peut-être celle qui ne permet plus qu’existe aujourd’hui en France un média satirique, « excessif » et « subversif » comme le furent à leur époque Hara-Kiri ou Charlie Hebdo.


3/ N'y a-t-il pas de nouvelles formes de la censure, beaucoup plus perverses et pernicieuses ?

La question que tu poses en filigrane est : qu’est-ce que la censure ?
Si la censure consiste en ce qu’un bureau gouvernemental autorise ou non selon des critères politiques ou moraux la diffusion de tel ou tel discours et/ou que le Ministère de l’Intérieur envoie ses agents à ceux qui tiennent des propos non conformes à la pensée officielle afin d’exercer sur eux une pression qui peut aller de l’intimidation jusqu’à la violence physique et/ou la détention, alors, non, la censure n’existe quasiment plus en France, à la télé comme ailleurs.
Si, en revanche, la censure consiste à empêcher de fait la diffusion d’un discours qui ne correspond pas à l’idée dominante du moment, et ce, quelles que soient la qualité ou la pertinence dudit discours, alors oui, évidemment, à la télé comme ailleurs, la censure existe et elle est même omniprésente (et il faut être sacrément aveugle, complice ou endoctriné – de bonne foi bien sûr… – par l’idée dominante en question pour ne pas s’en apercevoir).
Dans son dernier spectacle, Romain Bouteille dit en substance (je cite de mémoire) : « Il n’y a aucune censure sur le fond à la télé. Non ! D’abord parce que nous vivons dans un pays libre, ensuite parce que définir explicitement ce qu’on n’a pas le droit de dire, ce qui est réellement subversif, ça pourrait donner des idées à ceux qui n’y auraient pas pensé tous seuls. La seule censure qui existe à la télé est donc sur la durée : tu ne peux pas parler plus de dix secondes, et bon, en dix secondes, il y a tout de même peu de chances que tu arrives à développer la moindre idée, et a fortiori la moindre idée intéressante et subversive. » No comment.


4/ La censure, c'est parce que la télé a peur des procès ou parce qu'elle a la trouille de contrarier les gens puissants qui la financent ?

Ni vraiment exclusivement l’un ni vraiment exclusivement l’autre, la réalité est plus minable que ça. « Il n’y a pas de méchant système, il n’y a qu’une somme d’individuelles lâchetés », ici comme ailleurs, cet aphorisme vaquettien trouve toute sa place. Est-ce que tu crois vraiment que M. et Mme Danone en ont quelque chose à foutre que je passe ou non à la télé (je parle pour moi, la censure dont a été victime Pierre Carles, par exemple, a manifestement été décidée par des gens « puissants » et identifiables), et ce, même si j’y passais pour inciter les gens à ne pas se laisser « manipuler » par la publicité et à ne plus acheter les produits Danone qu’on leur vend ? J’imagine qu’ils ont d’autres soucis plus sérieux à régler, et puis, si Coluche revenait pour se foutre de la gueule des enzymes gloutons de Bonus, si cela faisait augmenter l’audience et fournissait aux annonceurs un peu plus de « temps de cerveau disponible », M. et Mme Danone (ou Bonus), qui sont des gens éminemment pragmatiques, en seraient ravis, n’en doutons pas.
La réalité « plus minable que ça » donc, est, dans l’immense majorité des cas du moins, simplement celle de « responsables » passablement médiocres, sans véritables idées ou envies, évidemment sans rien à défendre et a fortiori sans « vision » mais pour lesquels leur place a tellement d’importance (« Tu te rends compte ? Je travaille à la télé et les gens me reconnaissent dans la rue ! Whaou ! C’est l’aboutissement de ma vie »…) qu’ils sont prêts à tous les compromis, toutes les lâchetés, tous les arrangements pour la conserver, et pour cela, il faut commencer par ne déplaire à personne. Ce sont simplement des courtisans, ceux décrits dans le film de Patrice Leconte, « Ridicule », qui finalement ne parle que de la télé, aujourd’hui. Naturellement, et c’est le principe d’une cour, celui qui refuse les règles du jeu de la servilité en est de fait exclu : la première « censure » est là (et les courtisans en sont les garants, bien sûr, puisque celui qui ne se soumet pas, soit ébranle l’édifice et donc attaque de front leur situation, soit, pire, « réussit » dans le système sans même en accepter les règles du jeu serviles, et alors il les délégitime de fait puisque leur seule « légitimité », ils la tirent de leur soumission). Après, ta question est de savoir qui est le roi ? Le Ministre de l’Intérieur ? Les organisations anti-racistes et autres lobbies bien-pensants qui menacent de procès tous ceux qui « pensent mal » ? M. et Mme Danone ? La ménagère de moins de cinquante ans ? Pffff ! Et si la réalité était définitivement encore plus minable que ça : une cour sans véritable roi si ce n’est l’image que chacun s’en fait, imprécise peut-être, mais qu’en tout état de cause il craint, ou, si tu préfères, d’une multitude de roitelets envers lesquels les courtisans rivalisent de déférence.
Pratiquement, pour répondre à ta question, c’est les deux, mon colonel ! C’est la peur généralisée (qui d’ailleurs dépasse de loin la télé ou même globalement le monde médiatique : nous vivons une époque, et je ne sais pas si chacun en a conscience, qui a rarement été aussi peureuse et conséquemment aussi peu audacieuse, aussi frileuse, aussi réactionnaire, aussi sécuritaire dans tous ses aspects, culturels, politiques ou sociaux), oui donc, la peur des procès (ou même d’une menace de procès, dût-elle être hypothétique : Frédéric Taddéï m’a invité sur Europe 1 pendant une heure en plein cœur de l’après-midi et à même diffusé à l’antenne l’une de mes chansons les plus « hard-core », conséquence… rien ne s’est passé si ce n’est des échos globalement enthousiastes – CQFD), la peur de déplaire aux gens « puissants » aussi (enfin, du moins à ceux perçus comme tels et qui ne sont bien souvent que des sous-chefs insignifiants), ceux qui financent bien sûr, ou leurs représentants, mais aussi ceux qui dirigent l’émission, le service, la chaîne, le CSA, ou le Ministère, ou leurs amis, ou les politiques qui pourraient un jour détenir le pouvoir, ou leurs amis, ou les spectateurs, enfin, la quelque centaine de ceux, toujours les mêmes, qui écrivent à la chaîne pour protester dès que quelque chose d’autre que le grand rien qui est le quotidien de la télé est proféré, bref, la peur de tout, partout et tout le temps, et rien d’autre que cela, du moins pour l’essentiel : « Il n’y a pas de méchant système, il n’y a qu’une somme d’individuelles lâchetés », ici comme ailleurs, définitivement.


 
L'IndispensablE, décembre 2006