Chapitre 44
:
Détruire, dit-il

— T’es vraiment un chieur, Vaquette !

Je raconte à Artémise et Bixente ma dernière aventure. Comme toujours, je me regarde narrer mon exploit, me donner le beau rôle, afficher ma fierté, mon contentement, et, comme rarement, je n’arrive pas à trouver de bémol à ma satisfaction, à ressentir une once de mauvaise conscience, à éprouver de la pitié, de la compréhension, de la sympathie pour mes coupables victimes : je suis content de moi, peut-être même simplement.

— T’es vraiment un chieur, Vaquette ! T’as le chic pour te foutre dans la merde.

— C’est pour ça que tu m’aimes, non ?

— Ça me fait pas rire. On s’ra pas tout le temps là pour t’en sortir, de la merde. Qu’est-ce que t’as été te mêler de ça ? À force d’à force, tu vas tourner faf’. Tu vas te faire buter, et tu l’auras bien cherché.

— Tu es sérieux ?

— Oui, je suis sérieux.

Il est sérieux.

— Qu’est-ce que tu me dis là Bixente ? Qu’êtes-vous donc devenus ? de bons petits militaires, pour de vrai, bornés, réglementaires. J’accepte tout, mais pas cela, pas les phrases de la caissière à la piscine, pas de vous. Il fut un temps où mon chic pour me foutre dans la merde, il vous plaisait bien, il vous a même valu des médailles, et un joli costume. Allez ! je vous laisse, le devoir vous appelle. Moi, je retourne chercher à me faire buter. On dirait que je ne suis heureux que quand je prends des coups, et personne ne me regrettera – tu as oublié ces deux-là. Salut.

— Vous êtes devenus fous ? Regardez-vous ! Regardez-vous, vous êtes injustes, tous les deux. Tristan, tu utilises un pluriel bien singulier. Qu’ai-je dit moi, qui me vaille d’être traitée comme Bixente, dans le même sac dirait-on ? Et toi ? toi surtout, t’es-tu seulement entendu ? Tristan a raison, ta mémoire est bien courte, douloureusement décevante, même. Souviens-toi comment nous nous sommes rencontrés, c’est moi alors qui m’étais précipitée dans une situation conflictuelle pour défendre des principes qui nous ont toujours animés. La caissière de la piscine, ces gens, voilà nos ennemis, avant tout, ne l’oublie pas. Aujourd’hui, Tristan s’est retrouvé sur leur chemin et – oui ! c’est pour ça qu’on l’aime – il s’est porté contre eux au secours d’une victime. S’il ne l’avait pas fait, nous serions en droit de lui reprocher, il l’a fait, félicite-le plutôt que de le blâmer, j’ose espérer que tu aurais fait pareil.

— D’accord, t’as raison. Je m’excuse. Je félicite Môssieur Le Héros d’avoir failli crever pour un coup de ciseaux. Je lui rappelle tout de même qu’il y a des vrais enculés de nazis qui n’attendent que lui, s’il veut vraiment se battre.

La foule est à présent dispersée. Leur unité se regroupe, s’apprête à partir. Un lieutenant les appelle, respectueusement.

— Faut qu’on y aille. Je te propose pas de nous accompagner, colonel ?

— Tu peux toujours proposer, Vaquette dispose, et je crains que sa réponse ne te surprenne pas.

— Bon suicide alors. On passera fleurir ta tombe après la guerre.

Il me tend la main. Je le salue, militairement. Il court rejoindre ses hommes.

— Ne lui en veux pas Tristan. Je crois surtout qu’il a eu très peur pour toi. Et puis, il est un peu amer que tu nous aies abandonnés, c’est flatteur, non ? Tu vas bien, malgré tout ?

— Très, très bien. Mais ils t’attendent je crois.

— Eh bien, ils attendront. Ou je les rejoindrai plus tard. Là, je suis avec toi. C’était la bonne réponse ?

— Oui. Vous êtes ici encore longtemps ?

— Nous partons aujourd’hui. Nous précédons plus souvent le front qu’on ne le suit. C’est tout de même un hasard merveilleux de te retrouver ici.

— C’est un roman.

— Tu sais, bien sûr, mais Bixente te l’a dit, que si tu veux nous rejoindre, tu peux nous suivre, à l’instant. Tout le monde sera ravi de te revoir. Tu te souviens du petit lieutenant-colonel qui était censé vous former ? Il nous accompagne, au combat, et il ne se débrouille pas trop mal. Il parle tout le temps de toi. Tu l’as impressionné. Et puis, j’apprécie infiniment Bixente, mais comme meneur d’hommes, il est, en cela du moins, bien léger.

Digression

Je disais dans une autre version du chapitre 2 que tu n’as pas pu lire, ami-lecteur, que je n’étais pas sympathique. C’est probablement faux, rien d’autre qu’une coquetterie, tant la force (dût-elle être misanthrope), la puissance, la sérénité aussi, mais ce n’est pas le bon mot et le dictionnaire des synonymes ne me suggère que paix, bien-être, béatitude même – disons, prosaïquement, le fait d’être bien dans ses pompes (dans ses Rangeos ?) se diffuse naturellement – tu as raison ami lecteur, ceci n’est pas une digression, plutôt un interlude.

Fin de l’interlude

— Et bien sûr, tu vas ajouter, comme toujours, que je te manque, à toi.

— Tu as vu ? Je n’ai rien dit. Je me suis retenue. Tu viens ?

— Fais attention à tes formulations, en pleine rue, on pourrait mal comprendre ton invitation. Non, je ne viens pas, et je ne te propose pas même de me rejoindre.

— Je ne te comprends pas.

— Peut-être est-ce parce que tu n’es pas de tous les chapitres. Lis ce roman dans sa totalité, ma décision t’apparaîtra probablement évidente. À moi, elle est évidente. Lis le chapitre 42, regarde ton mari, regarde ses nouveaux amis, regarde Stéphane – que vois-tu ? une cause juste ? Moi, je ne vois que moi, vous peut-être, et partout des « gros cons », c’est-à-dire simplement des gens qui ne pensent pas comme moi. Et ça m’énerve, et tant que ça m’énerve, je suis encore en vie.

Digression

Il a raison Vaquette, un con, c’est un mot simple pour désigner celui qui ne pense pas comme vous, aussi celui dont le strict intérêt égoïste est en conflit avec le vôtre, quelle que soit la légitimité de sa pensée ou de son intérêt, quelle que soit la légitimité des vôtres. Prenez Didier Daeninckx, par exemple (je le cite lui – comme Dantec d’ailleurs au début de ce roman – parce qu’il n’est tout de même pas assez con pour me faire un procès pour injure, mais j’aurais pu citer n’importe quel autre vieux moraleur qui voit des cryptofascistes partout), pour peu que ce roman échappe à la stricte confidentialité de l’underground («  J’en ai marre de vendre cinquante disques à cinquante connards » – Costes), il y a fort à parier qu’il me traite de « facho » (c’est une variante politiquement correcte du mot con) parce que je cite Evil Skin ou vomis le pouvoir droit-de-l’hommien, en vrai, simplement parce que je ne pense pas comme lui, que je n’écris pas comme lui – j’écris mieux, tout de même.

Fin de la digression

— Tu as tort, Tristan. Oui, il y a des « cons » (comme tu dis) partout, et probablement aussi partout des « gens bien », sans doute nous en tuons d’ailleurs tous les jours. Mais nous combattons un système qui, lui, est mauvais, pour le remplacer par un autre, meilleur, même s’il n’est pas parfait.

— Avec les mêmes, ou leurs semblables, aux mêmes places, à tous les échelons.

— C’est faux. Peut-être est-ce globalement vrai, mais à la marge, la société aura été épurée des pires, ce n’est pas rien, surtout, les règles, le système aura changé. Tu ne vois que des individus Tristan, et, quant à toi, tu as raison, tu es sincère, respectable, estimable. Mais l’existence de la plupart dépend étroitement du cadre social dans lequel ils évoluent. Sans doute vis-tu beaucoup plus libéré de ce cadre que beaucoup, mais tu n’es pas pour autant un ermite seul dans sa tour d’ivoire, ce serait dommage d’ailleurs, car tu es né pour la lutte. Lorsque tu dis « il n’y a pas de méchant système, il n’y a qu’une somme d’individuelles lâchetés », tu veux dire que les hommes sont nécessairement antérieurs, causalement et temporellement, au système d’organisation sociale dans lequel ils vivent, que, collectivement, ils l’ont créé, ou, du moins, ont majoritairement été complices de sa création, et tu as raison. Ce que tu omets avec beaucoup de candeur, ou plutôt, car je te connais bien, avec beaucoup de malice, de malignité même, de partialité, de provocation évidemment, c’est que les hommes sont également postérieurs à ce système, je veux dire qu’ils le subissent de fait, bien sûr, mais également qu’ils sont sculptés jour après jour par lui. Je sais que tu vas me répondre qu’il ne tient qu’à eux de s’en abstraire et d’inventer leur propre monde, leur propre vision du monde pour le moins, par leur seule volonté, et de construire aussi au quotidien leur stricte réalité. Tu as raison encore, et sans doute tu l’as fait, tu le fais, chaque jour, manifestement encore aujourd’hui, et tu n’exiges finalement des hommes rien d’autre que ce que tu as su t’imposer. Mais tous ne peuvent le faire, en tout cas, très rares sont ceux qui le feront, ne serait-ce qu’infinitésimalement, insuffisamment corrigeras-tu. Et puis, affichant du mépris, tu corrigeras de nouveau : non, pas très rares, trop rares – et tu auras raison, encore. Pour ça Tristan, tu es une élite.

— Non. L’acception commune du mot élite, c’est un gentil élève qui répète servilement sans jamais les remettre profondément en cause tous les fondamentaux sociaux que, pendant de longues années, on aura bien voulu lui apprendre, c’est-à-dire que d’autres élites lui auront répété ce que d’autres encore avant eux leur avaient répété, et cela sans fin, à quelques variations temporelles près qu’on appelle l’air du temps, ou, pour faire plus sérieux, la modernité. La fréquentation de cette élite est probablement moins affligeante que celle d’un prolétaire raciste, sexiste, inculte, mais tout aussi conformiste et réactionnaire. Avec une batte de base-ball à la main, il est même sans nul doute moins dangereux, et, quand il viole des petites filles, il les choisit plus loin, dans le tiers monde, et il les paye. Mis à part ces différences de style, de mise en forme, ce sont les mêmes. Disons que tes élites sont d’autant moins excusables qu’elles ont eu accès aux outils qui leur auraient permis de tout remettre en cause, mais qu’on les comprend mieux, puisqu’au moins, eux, profitent du « système », j’entends système au sens de la stricte réalité sociale qui les a créés.

— Tristan ! Nous pourrions discuter longtemps, tu le sais, en nous chamaillant stérilement sur les termes (si je t’en crois d’ailleurs, « 99,9% des débats mondains à prétention substantielle achoppent sur le contenu même des termes employés »). Quant aux idées qu’ils recouvrent, nous serons finalement d’accord. J’appellerai donc élite, si tu le veux bien, les gens comme toi, et non comme eux, et que je pourrais, bien sûr, nommer « xqyzjkw » (joli mot au Scrabble), mais je crains de rendre plus lourde encore la lecture de ce chapitre. Oui, Tristan, la société a besoin d’élites, a besoin de gens comme toi. Tu ris, tu fais la moue, mais c’est pure coquetterie, car ta pensée est indéfendable sans cela, à moins d’être malhonnête, irréaliste, messianique, et d’espérer demain l’avènement d’une société de femmes et d’hommes tous absolument responsables, lucides, courageux, et partant libres. L’anarchie ne vaincra pas Tristan, et tu en es convaincu, bien sûr. Ne dis pas non, moi, je te sais infiniment peu candide, pas plus d’ailleurs que tu n’es ce cynique avançant masqué, par machiavélisme ou nihilisme, que certains superficiellement voudraient voir. L’anarchie ne vaincra pas bien sûr, bien sûr aussi, le monde, débarrassé du nazisme, ne deviendra pas brutalement le paradis sur terre, avec ou sans le capitalisme d’ailleurs, mais c’est une autre histoire, non, mais il sera pourtant meilleur, pas juste un peu meilleur, vraiment meilleur, pour la plupart, pour toi aussi. Oui Tristan, nous luttons pour une cause juste.

— Que te dire Artémise ? Tu as raison sur tout. Ton discours est vrai, quand le mien est beau, me paraît beau. Entre les deux, mon cœur n’a jamais balancé. Vois-tu, à moins que je ne vieillisse, que je ne trahisse ma nature, j’espère rester celui qui pense mal, et qui, malgré cela, raisonne bien. Tu es sincère Artémise, considérablement moins bornée que beaucoup, courageuse aussi, et pourtant, tu fais ce que tu dois faire, et c’est ta fierté, et tu as raison. Moi, j’espère avoir tort longtemps, et briser encore, tout, pour rebâtir des choses nouvelles, en les voulant plus grandes, plus belles, et peut-être y arriverai-je, à la marge comme tu dis, alors, je serai vraiment utile – quel mot affreux ! – dans mon unicité. Peut-être aussi, mais je n’en suis pas certain, je mens, je te mens, je me mens, et n’aspire qu’à briser pour bâtir de nouvelles choses, mais ni plus grandes, ni plus belles, et auxquelles je croirai aussi peu, mais qui, tout de même, seront nouvelles, et surtout, seront de moi. Tu vas retourner au combat Artémise, et tu auras raison, parce que là est ta place, et je vais rester ici, parce que là est la mienne.

Interlude

Seul l’amour Artémise pourrait me faire te suivre, c’est-à-dire me perdre pour te gagner, mais je n’ai jamais aimé que moi. N’aie donc aucun regret.

Fin de l’interlude

— Pars en paix Artémise, si j’osais une lourdeur littéraire, j’ajouterais : c’est moi qui reste en guerre.

En nous serrant une dernière fois, elle m’a répété, comme on porte malheur, avec la même tendresse pourtant :

— Fais attention à toi Tristan.

Ajout

Mon p’tit Vaquette, c’est tout de même paradoxal, presque malhonnête, de poser la valeur comme une grâce donnée a priori, et de rendre les gens responsables pour ce qu’ils sont.